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Brexit ou Berry

Texte Sandrine Edery – Photos Lionel Léger
PUBLIÉ LE 19 JUILLET 2016

Le 23 juin dernier, 17,4 millions de personnes ont voté pour le Brexit (Britain exit). Difficile à croire lorsque l’on fait la connaissance de la communauté anglaise installée dans le Berry. Le rêve de vivre à la française dans une maison bien à eux est plus fort que les enjeux économiques européens. Storytelling.

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Kieron Horton et sa femme Tina devant leur very british bar-pizzeria, à Chaillac.

Si vous allez de Paris à Montmorillon, vous traverserez certainement le village de Chaillac. C’est une belle balade à travers la campagne berrichonne vallonnée, accueillante et reposante qui ressemble un peu à celle du nord de l’Angleterre. En arrivant dans le village, vous aurez certainement envie de vous arrêter sur la place de l’église, de flâner dans les ruelles aux quelques maisons rénovées. Peut-être irez-vous prendre le frais au lac de la Roche-Gaudon, à la sortie de la ville, ou visiterez-vous le musée de la Minéralogie… sans doute aurez-vous envie d’y passer une nuit, de rencontrer quelques Chaillacois… Mais imaginerez-vous y rester ? Y bâtir une nouvelle vie ? C’est le pari qu’ont relevé Kieron Horton et sa femme Tina. Ils sont Anglais et, en 2013, ont acquis l’ancienne crêperie d’Eugénie, rebaptisée La cave de la Reine, of course !

COME IN, YOU ARE WELCOME

Le style est british mais pas trop, les propriétaires ont su l’adapter à la région. Ici, pas de porcelaine délicate à motifs fleuris. Le bleu pastel de la façade flatte un intérieur lumineux et convivial. Quelques meubles patinés se marient avec raffinement à une déco plus contemporaine. Une véritable invitation à la détente. C’est en 2009, après avoir passé des vacances en France, qu’ils décident de s’y installer. Outre-Manche, Kieron est infirmier-anesthésiste. Il envoie donc sa candidature à l’hôpital de Limoges, mais son diplôme anglais n’est pas reconnu en France. Et il faut sept ans pour obtenir une équivalence… ce qui le décourage. Pour Tina, c’est plus facile, elle trouve du travail en tant qu’aide-soignante et s’installe dans la région avec leur fils. Kieron, lui, traverse La Manche dans les deux sens : « Je faisais sans arrêt l’allerretour, 300 vols en trois ans. » Malgré tout, le désir de rester en France se confirme. Et c’est au hasard d’une promenade et d’une halte dans le café de Chaillac, qu’ils apprennent des anciens propriétaires qu’ils souhaitent prendre leur retraite. « La région nous plaisait, ajoute Kieron. Chaillac ressemble à l’Angleterre, en moins froid ! »

Brèves de comptoir

Je vis en France depuis treize ans. La première fois, je suis venu travailler en Dordogne grâce à un ami qui vivait à Chaillac. Et j’y suis resté car les Français sont des gens simples et gentils.
David Anderson, Maçon

LET’S GO

Les raisons de l’implantation des Anglais dans le milieu rural français sont diverses : le climat hexagonal leur semble plus clément, le « besoin d’espace » de tranquillité, voire d’isolement. Ils apprécient d’autant plus la campagne française que sa densité est faible. Le modèle social français et la qualité des services publics ne manquent pas d’atouts non plus : transports, système scolaire gratuit, sécurité sociale, bien que pour cette dernière, les conventions entre la France et l’Angleterre seront peut-être remises en cause avec le récent vote pour la sortie de l’Europe. S’ajoute à tout cela, l’attrait d’un bâti de caractère encore très abordable quand, en Angleterre, l’accession à la propriété s’avère souvent impossible avec des prix trois à quatre fois plus élevés. « Ici, c’est plus facile d’acheter une maison. Les prix sont abordables, du coup, tu peux acheter plus grand, s’enthousiasme Tina. Même avec les travaux, ça revient quand même moins cher. Et puis, nous aimons rénover et ensuite transmettre à nos enfants. » Et les atouts économiques des espaces ruraux français semblent boostés par l’actualité récente.

WHERE IS CHAILLAC

En région Centre-Val-de-Loire, dans le département de l’Indre, entre Châteauroux et Limoges, à proximité de Saint-Benoît-du-Sault. Et seulement à 3 h 30 de Paris par l’A20. Quelque 1 200 habitants peuplent ce village very pittoresque du Berry.

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Le Berry, une campagne qui a du style, de Georges Sand à Gérard Depardieu. De quoi attirer les Britanniques !

MELTING POT

Le café s’anime et un mélange de « hello » et de « bonjour » donne au lieu un exotisme inattendu. Kieron et Tina se sont improvisés restaurateurs-pizzaiolos : « N otre clientèle est à 70 % française et à 30 % anglaise. Des habitués comme des gens de passage, la région étant très attractive » résume Kieron. « Lorsque nous nous sommes installés, il valait mieux fréquenter les Français afin de perfectionner notre langue, surtout l’accent berrichon ! sourit Tina. Et puis, en arrivant, nous ignorions qu’il y avait d’autres familles anglaises installées ici. De toute façon, nos meilleurs amis sont français ! » Difficile pour nous, Français, de penser qu’il est possible de trouver du travail à la campagne… « On est venus chercher, en France, une meilleure qualité de vie, même si, au début, c’était un peu difficile, analyse Kieron. Il faut dire qu’en Angleterre, on n’arrête pas de travailler et on n’a pas beaucoup de congés. C’est très compliqué pour nos enfants d’imaginer un avenir outre-Manche. De plus, il n’y a du travail qu’à Londres, là où les logements sont hors de prix. Et si tu veux t’éloigner des villes, c’est impossible de trouver un emploi. Et puis, ici, tu peux acheter une voiture et une maison, en Angleterre, c’est l’un ou l’autre. » Dans le bar, grâce à notre interview, des Anglais s’aperçoivent qu’ils sont originaires de la même ville. « O n ne savait pas, qu’il y avait autant d’Anglais ! C’est bien, et on est très bien accueilli par les Français. » David intervient dans la conversation. Il a 50 ans, est serrurier, parle exclusivement anglais et est propriétaire à Chaillac depuis trois mois. Des amis de Limoges et d’Angoulême lui ont fait découvrir la région : « J’adore le calme et la campagne, je ne supportais plus de vivre dans des villes qui devenaient de plus en plus grandes. Ma femme et mes deux filles sont actuellement en vacances ici, mais vont venir s’y s’installer définitivement. Nous n’avons aucun problème d’intégration, les gens sont très accueillants. »

PROPRIETAIRE IN ENGLAND

Il existe deux formes de propriété :
Le freehold. C’est un peu comme en France, vous êtes propriétaire du bâtiment. Ce droit perpétuel ne prendra fin que s’il n’existe plus d’héritier et qu’aucun testament n’a été envisagé. Le bien retournera alors à la Couronne.
Le leasehold est un droit de pleine propriété, reconnu comme absolu, mais accordé pour une durée déterminée. Vous achetez les murs, mais vous louez le terrain pour 90 ou 99 ans. La majorité des appartements, en Angleterre, sont vendus sous le régime du leasehold.

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Convivialité et détente réunissent les communautés anglaises et françaises et apportent de l’animation dans ces villages isolés.

Brèves de comptoir

Je vis ici depuis douze ans, mais je connais la France depuis l’âge de 14 ans. Mon mari et moi sommes propriétaires à Chaillac. Nous y passons notre retraite. C’est tranquille, pas loin de La Manche (400 km du Havre), et c’est bien situé entre la Vendée et la Vienne.
Maria, Infirmière à la retraite

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Habitués et gens de passage apprécient l’ambiance cosy de La Cave de la Reine.

YOU SAY GOODBYE…

Des animations sont souvent proposées : apéro concert, karaokés. Ce soir, La cave de la Reine reçoit un rockeur, chanteur et guitariste. Tables, chaises sont installées sur la place pour accueillir la clientèle, mais aussi tous les villageois. Une bonne occasion pour réunir les communautés françaises et anglaises. Finalement, le plus important est là : vivre ensemble et vivre mieux.

E-CONTACTS

www.facebook.com/La-Cave-De-La-Reine
La Cave De La Reine – 1 Place de l’Église, 36310 Chaillac
02 54 27 68 30

CONNECTING PEOPLE…

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Sur la place du village, Laura Kennel et Helen Ford dirigent l’agence immobilière Le Prince noir et guident les futurs acheteurs. Le fait qu’elles soient anglaises rassure leur clientèle qui est à 90 % étrangère (belge, anglaise et australienne).

Elles vendent en moyenne 35 maisons par an, la plupart sont destinées à devenir une résidence principale.

Les prix sont abordables, il faut compter 25 000 euros pour une petite maison habitable. Bien sûr, les nouvelles récentes du référendum inquiètent un peu Laura Kennel et Helen Ford, mais, malgré l’incertitude, elles demeurent optimistes.

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David est serrurier, il est propriétaire à Chaillac depuis 3 mois. Sa femme, ses deux filles et une amie sont venues le rejoindre pour les vacances. Mais la décision est prise, elle viendront s’installer à la rentrée.

LEARN MORE

Gérard Mayaud, conseiller général du canton de Saint-Benoît-du-Sault, vice-président du Conseil général de l’Indre et Maire de Chaillac depuis 37 ans, nous donne de précieuses explications quant à l’arrivée des Anglais dans la région. Leur venue s’est faite en deux étapes. La première a eu lieu il y a environ quinze ans. À l’époque, un jeu télévisé appelé Win your French House permettait, comme son nom l’indique, de gagner une maison en France, « l’organisateur du jeu est venu me voir, raconte Gérard Mayaud, pour savoir si nous n’avions rien contre les Anglais dans la région. Et, avec mon assentiment, il a acheté une maison à Chavignac », hameau situé sur la commune de Chaillac. « Durant toute la saison du jeu télévisé, on parlait beaucoup de notre région outre-Manche, ajoute-t-il. Beaucoup d’Anglais sont venus en vacances, leur souhait était d’acquérir une résidence secondaire. La plupart connaissaient déjà la France, certains étaient déjà propriétaires mais, plus au sud, en Dordogne. Et puis, la crise économique a frappé. Beaucoup ont vendu leur bien, principalement à d’autres Anglais, plus riches. » C’est la deuxième étape, différente de la première, car ces derniers propriétaires voulaient s’installer, vivre et travailler, c’est-à-dire se faire une nouvelle vie à la française. « Les Anglais veulent devenir propriétaires, une fiscalité basse, du calme, des produits naturels et aussi de l’espace pour avoir la possibilité d’avoir des chevaux, des chiens…, explique Gérard Mayaud. Nous n’avons jamais eu de problème de voisinage, et la cohabitation est même bénéfique : les vieilles maisons qui tombaient en ruine sont parfaitement restaurées car ils sont très bricoleurs. » Il esquisse un sourire avant de raconter une petite blague qu’il tient d’un ami : « En Angleterre, ils ont une reine qu’ils adorent. Lorsqu’ils arrivent en France, ils adorent un roi et ce roi, c’est Leroy Merlin ! » Plus sérieusement : « Ce sont des gens très sympathiques. Certains aimeraient s’installer dans l’agriculture, mais le système administratif français est trop lourd. » Gérard Mayaud insiste sur la gentillesse des Anglais installés sur sa commune et conclue : « J’ai reçu une lettre, et une seule, concernant l’accueil des réfugiés. C’était celle d’un Anglais, un artiste installé à Chaillac, qui proposait d’accueillir des réfugiés car, lorsqu’il est arrivé ici, nous l’avons accueilli, maintenant c’était à son tour de le faire. »

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