Paul Soquet(à g.), et Rémi Tournier. © Sismikazot

Sismikazot

2 graffeurs de vie

 

Reportage Nelly Seznec
PUBLIÉ LE 17 NOVEMBRE 2017

Aller-retour au pays du street art, dans le Lot. Aller dans le passé de Paul Soquet et de Rémi Tournier, retour dans la vie du duo Sismikazot, qui peint et écrit notre histoire sur les murs de France.

Tout a commencé à Cornac, petit village du Lot, proche de Saint-Céré. Et ça continue encore et encore… Paul Soquet, 33 ans, et Rémi Tournier, 32 ans, alias Sismikazot, ont usé leurs survêts sur les chaises du collège de Saint-Céré. Aujourd’hui, c’est dans l’ancienne école communale de Cornac qu’ils ont installé leur atelier. Leur amitié ne date pas d’hier, avec pour ciments le rap, le graffiti, la photographie, la peinture, les rencontres. Toute une histoire.

En route
Rémi Tournier (à g.) et Paul Soquet, alias Sismikazot, puisent leur inspiration au gré des rencontres sur les routes de France et d’ailleurs. © Sismikazot

 
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Du rap au graff

Années 90, années lycée, années rap. Chacun s’y essaye de son côté, avec une passion toute adolescente. De là, à s’intéresser aux graffitis, il n’y a qu’un pas. Que chacun va franchir. À force de voir des graffs sur les murs de Toulouse, Paul, qui y est étudiant, décide de s’y coller. Il traîne avec le collectif toulousain KMK qui mêle toutes les cultures urbaines (musique, peinture…).

25 décembre 2007, Paul et un copain bombent leur premier graffiti à la MJC de Biars-sur-Cère (Lot). Rémi, lui, immortalise cette première œuvre derrière le viseur de son appareil photo, jurant à qui voulait bien le croire : « Le graff, c’est sûr, je n’en ferai jamais. Moi, je ne prendrai que des photos. » Ne dis jamais fontaine, je ne …

Après un DUT, à Tulle, Rémi met le cap sur Toulouse, pour suivre une formation d’ingénieur, ville où Paul poursuit ses études de paysagiste. Et celui qui ne se voyait pas dans la peau d’un graffeur, se retrouve avec son pote Paul, au pied d’un mur XXL, sur le Terrain des gitans, à Toulouse. Le mur est déjà recouvert de graffs monumentaux. Qu’à cela ne tienne, le premier graff du duo s’étalera modestement sur un muret de 40 cm de haut qui jouxte celui de 2,20 m, histoire de ne pas déranger. « On avait tellement peur de recouvrir le travail de graffeurs archi-connus et reconnus », s’amusent-ils. Ils apprendront vite. Dans l’art urbain, pas de cadeau, on bombe la première surface croisée, vierge ou pas.

 

 

Le virus du graff

La totalité de leur argent passe à présent dans l’achat des bombes de toutes les couleurs afin d’expérimenter toutes les associations chromatiques. Si Sismikazot n’est pas encore né, Paul et Rémi se rejoignent chaque week-end pour graffer. « On passait pratiquement dix heures pour réaliser un graff qu’on boucle en trente minutes aujourd’hui », sourient-ils. Mais qu’importe le temps, le sens est ailleurs : « Quand on est sur un spot, on oublie tout, on se trouve quasiment dans un monde parallèle. Sans se parler, on est bien. »

À ce rythme-là, Paul et Rémi progressent rapidement. Au pied d’un mur, consciencieusement, ils recouvrent la totalité de la paroi pour que le graff soit parfait. Et ils poussent même l’esthétisme jusqu’à tondre l’herbe à la base pour que le coup d’œil et la photo qu’ils prennent systématiquement soient parfaits. Parfois, à cours de temps, ils doivent achever le graff la semaine suivante. Aussi, à l’attention des autres graffeurs, ils écrivent sur le mur : « Pas fini, laisser pendant une semaine. » Et ça fonctionne.

Un style à tout prix

Tout graffeur rêve de sa propre identité visuelle. « Le contour de la même épaisseur partout, c’est un gros kiffe », admet Rémi. Car le duo est encore à la recherche de son propre style. Comme des musiciens, ils font leurs gammes sur le béton et s’inspirent des lettrages tirés de bouquins.

 
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© Sismikazot, tiré de La vie va vite en vrai 2, Copymédia

Hors champ

En 2011, Paul commence à déstructurer ses lettres, au point même d’en ôter totalement le contour. Le duo se rend alors à une Jam session graffiti où ils sortent, pour la première fois, totalement du cadre. Leur recherche d’identité se met en place. Puis ils investissent des usines abandonnées et là ils graffent hors champ, sur le mur bien sûr, mais aussi sur le plafond, le sol. Et puis toujours la photo pour immortaliser l’œuvre.

“Cette fresque dans la vidéo est notre préférée. Pas forcément d’un point de vue artistique, mais pour ce qu’elle représente. Aucune personne dans le monde ne peut dire qu’elle sera au top tout le temps. Oui, cette fresque est triste, mais elle pleine d’espoir.”

Sérigraphies © Sismikazot.

Dans une maison abandonnée, qu’ils vont « éclater de graffs », Rémi découvre des lettres. Il lit tout puis, comme un hommage aux habitants disparus, il graffe tous leurs écrits sur les murs. Ce jour-là, ils viennent d’ajouter un des éléments qui constituera, plus tard, la signature des Sismikazot : l’écriture.

Jusque-là, Rémi graffe des lettrages inspirés de Smash, un célèbre graffeur allemand. Mais, cela ne lui permet pas d’apporter sa patte à l’art urbain. Alors, il stoppe net les lettrages et se lance dans le figuratif : il va peindre des personnages. Ainsi, apparaît le figuratif, dernier élément constitutif du style Sismikazot.
Leur identité est née : le figuratif avec des personnes dont ils ont tiré le portrait, l’abstrait sur le fond du mur, et le texte qu’ils écrivent ou qu’ils recueillent au fil des rencontres. Reste à se faire connaître.

Fresque du Festival du 10e art à Aurillac (15)

Fresque Achevez d’entrer à Leyme (46)

© Sismikazot

Deux folles journées

Septembre 2012. Paul et Rémi rassemblent leur matériel, direction Paris, dans le Xe arrondissement, rue Jean-Poulmarch, le long du canal Saint-Martin. S’y trouve un Hall of Fame (un mur autorisé aux graffs). Ils veulent rendre hommage à Flynt, un rappeur pur et dur et sans concession, qui sort son deuxième album Itinéraire bis. Le mur, qu’ils imaginaient de 4 m de haut, en fait 8. Ils ont quarante-huit heures pour réaliser une fresque monumentale. Pas de répit, des sandwichs et des siestes dans le van. Une course contre la montre.

Signé Sismikazot

Le bouche à oreille fonctionne dans le « tout-Paris autorisé », les fans de graffs se pressent au pied du mur pour encourager la folle performance de ces deux graffeurs toulousains. Au deuxième jour, Flynt rejoint Paul et Rémi au pied du mur. Médusé, éberlué, flatté. Sous la dictée de Flynt, Paul graffera sur le mur les paroles des chansons de son nouvel album. Fin du week-end, Paul et Rémi signent Sismikazot. Le succès est à la hauteur des 8 m du mur : Flynt tourne un clip devant l’œuvre et le poste sur les réseaux sociaux.

 
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Like et partages par milliers

Des milliers de « like », des articles dans la presse. Notamment l’article du Parisien, qui accuse ce dernier d’utiliser les murs de la capitale pour sa promotion.
Paul et Rémi sont déjà loin. Leur fresque vivra quinze jours avant que la Mairie de Paris cède à la pression et efface partiellement leur œuvre : le personnage et les écrits. Sismikazot entend répondre à ses détracteurs et s’empare pour la deuxième fois du mur. Ils peignent un homme connu d’eux, le père de Paul, et écrivent sur le mur : « Cet homme n’a rien à vendre. » Affaire classée, belle pirouette, la machine est lancée.

 
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En rouge : les fresques qui leur tiennent à cœur et qui sont toujours présentes ;
En vert : les fresques à travers la France ;
En bleu : les fresques à l’étranger.

 

Historiens du béton

Profession ? Embellisseurs de murs. Raconteurs de vies. Un art inédit dans lequel Paul et Rémi se sentent bien. La recette : un mur mis à disposition par une mairie, une école, des rencontres sur place, des paroles notées, des photos, des idées. Puis le projet se met en place. Un van, des litres de peinture, des rouleaux, des pinceaux, des dizaines de bombes de peintures, des échafaudages, un endroit pour dormir. Et aussi leurs compagnons de voyage, Badofle et Knaki, leurs chiens.

Des habitants, étonnés au début, mais qui tout au long de la semaine reviennent comme aimantés par la fresque. Des rencontres, des échanges, des repas, des histoires, des éclats de rire, beaucoup de travail. C’est ça, le quotidien de Sismikazot. Fédérer toute une population et tisser une toile sociale autour de la fresque. Et une fois les artistes partis, c’est un peu d’eux qui reste sur le mur ; et la fresque, c’est l’histoire commune des habitants. Profession ? Faiseurs de bonheur.

 

En avant les histoires

Les Sismikazot existent, vivent, ont plein de choses à dire, à faire, à photographier, à écouter, à aimer. Ils vont peindre des personnages, faire apprécier leurs drips (coulures de peinture) sur leurs murs, raconter des histoires simples. Et tristes aussi, car « les histoires tristes sont belles ». Ils vont écrire des textes mélancoliques, encore et encore, éclairer de leurs couleurs et de leurs espoirs les murs de France, à Paris, dans un village, sur un bus. Ils vont balader leur sourire là où les gens veulent bien le recevoir. Ils aiment l’autre, n’importe quel autre. Car « le plus important pour être heureux, c’est l’espoir », concluent-ils, d’une seule voix.

 
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Ouvrages des Sismikazot
vite3
La vie va vite en vrai 3, version 50 €. Sortie octobre 2017.
vite3bisvite 2
La vie va vite en vrai,
25 €. Sortie octobre 2017
vite2
La vie va vite en vrai 2, 25 €, 2016.
vite1
La vie va vite en vrai, épuisé.

E-CONTACTS

www.sismikazot.com
www.facebook.com/sismikazot
www.instagram.com/sismikazot
sismikazot@gmail.com

Remerciements

Merci à Paul et Rémi pour leurs éclats de rire, leur gentillesse. Merci de m’avoir permis de faire un interview à 22 h 45 autour d’un plat emblématique du Lot, la pizza. Merci de m’avoir fait confiance pour mettre des gouttes dans l’œil de Badoufle (car, ça se mérite). Merci de m’avoir rappeler que lorsque l’on arrive chez Les Sismikazot, c’est bien vu d’apporter sa baguette de pain.

Merci à Annie, Françoise, Sandra et Séverine de m’avoir fait partager un petit bout de leur vie dans le Lot. Les chevaux d’Annie, les poules et le coq de Françoise, la crêperie bretonne de Saint-Céré où m’a emmenée Séverine (je me demande pourquoi…), la visite privée et guidée de Sandra au Château des Doyens.

Merci aux commerçants de Saint-Céré qui m’ont permis de photographier les fresques peintes par Paul et Rémi. Ils en sont si fiers.

Et puis merci à Mathé et Jean-Pierre qui m’ont accueillie pendant ces quelques jours. On a refait le monde au petit-déj avec Mathé, et dans la nuit, on a tous les trois boulotté du chocolat arrosé d’une tisane. 🙂